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The following text is a French translation of my polemical review of the "First Things First 2000: A Design Manifesto". The review was published under the title "First things first - or our things first?" in the Czech bilingual typographic magazine TYPO, nr. 21, June 2006, p. 7. Originally it appeared in Czech as "Nejdřív to hlavní - nebo nejdřív to naše? Zamyšlení nad manifestem přesycených profesionálů" in Bulletin DC [Design Center of the Czech Republic, Brno] 2000, (12):5.

The French translation below is forthcoming in Noreau, Jean-O., [dir] (2011) Design graphique: Essais, entretiens et réflexions, Tome 2, Montréal: Société des designers graphiques du Québec (SDGQ).

For the English version of the text below click here; for the Czech version here.




Les premiers mobiles,
ou vos premiers mobiles ?


Par Jan Michl

Traduit de l’anglais par Jean-Olivier Noreau


Quelle étrange lecture que ce Manifeste des premiers mobiles 2000, promu par le critique britannique du design graphique Rick Poynor. La meilleure façon de l’aborder est de le concevoir comme l’expression de problèmes vécus par une profession qui ne connaît pas le chômage, qui jouie d’une reconnaissance sociale considérable et dont les services sont parmi les mieux rémunérés. Ayant résolu depuis longtemps leurs problèmes de survivance, les membres de cette profession sont apparemment préoccupés désormais par des problèmes disons, « existentiels ». Le texte donne l’impression de revendications d’un groupe de professionnels rassasiés, prospères et donnant dans la rectitude politique.

Nous admettrons que les signataires marquent un bon point : ils demandent que leur talent soit utilisé pour autre chose que le marketing et les visées commerciales. Jusque là, aucun problème. Toutefois, pour appuyer ce vœu, ils intiment que le travail commercial est dénudé de sens parce que nos sociétés occidentales produisent sans cesse « des choses qui sont, au mieux, inutiles » et que « le temps et l’énergie des membres de la profession sont gaspillés pour créer une demande » pour ces produits inutiles. Rien de neuf dans cette accusation, elle fait partie du discours critique depuis quelques générations. Y a-t-il un élément de vérité dans cette accusation ?

Le critère des signataires pour distinguer les choses essentielles, importantes et nécessaires des choses inessentielles, redondantes et inutiles n’aide en aucun cas à soutenir leur argumentaire, au fait que les sociétés occidentales sont enclines à produire des choses inutiles. En fait, ce critère suggère plutôt l’inverse, c’est-à-dire qu’elles produisent en fait des choses très utiles.

À l’instar des critiques précédentes de choses inessentielles, les signataires appliquent ce critère de futilité à ce qui apparaît à leurs yeux comme inutile. Ils ne se servent pas de vulgaires biscuits pour chiens, de café haut de gamme, de tonifiants fessiers ou encore de gel pour les cheveux. Cependant, les signataires soulignent les vraies choses importantes : des livres, des magazines, des expositions d’art, les outils pédagogiques d’enseignement, les programmes de télévision, les films, les causes charitables, les interventions culturelles et les campagnes de marketing social (peu importe ce que cela veut dire).

La philosophie des premiers mobiles est donc similaire à un vieil et épeurant (quoique bien intentionné) essai publié en 1946 par Karel Honzík, un architecte fonctionnaliste tchèque, intitulé Necessitarisme : un aperçu de la consommation raisonnable. Cet essai milite en faveur d’une planification de la production industrielle afin de favoriser seulement les choses dites essentielles; l’essentialité ayant à être déterminée par des « experts » de la consommation.

Il y a un problème-clé avec ce genre de philosophie des premiers mobiles : tous les groupes sociaux, qu’on les définisse par profession, par culture, par âge, par la religion et j’en passe, possèdent leur propre conception des premiers mobiles. Ces premiers mobiles appartiennent au paradigme d’un groupe en particulier ; les membres d’un autre groupe les regarderont d’une manière condescendante, voir même hostile. Les signataires du Manifeste semblent croire qu’un gel pour cheveux est futile par rapport à l’importance d’une mise en page de livre. Que les gens en design donnent plus de valeur au bon graphisme d’un livre qu’à un bon gel pour les cheveux n’a aucun impact sur l’importance, l’utilité, la pertinence, la nécessité ou la primauté de l’un ou l’autre de ces objets. Dans une condition extrême de vie ou de mort, ces deux objets sont tout aussi inutiles. Mais dans des conditions normales, dans un climat de paix (et les sociétés commerciales occidentales sont de par leur nature pacifique), les livres, les gels, les outils pédagogiques, les tonifiants fessiers, les expositions et les biscuits pour chiens contribuent tous d’une manière différente à améliorer la qualité de vie d’un usager.

Si les premiers mobiles de ces groupes sociaux sont si différents, alors le cadre commercial tant dénigré par le Manifeste pourrait en fait être l’unique solution à ce problème de priorités incompatibles. Balayée du revers de la main parce que supposément dysfonctionnelle, cette société mercantiliste permet pourtant aux multiples groupes sociaux de poursuivre séparément leurs propres objectifs.

Est passé sous silence, dans le Manifeste, les accomplissements du monde occidental. Pas un mot non plus au sujet des sociétés non-capitalistes du 20e siècle. Je ne parle pas ici des relatifs succès du mouvement égalitariste-volontariste (ou kibbutz), mais plutôt des régimes communistes d’un proche passé, où une poignée de gens s’octroyait le droit de décider pour les autres ce qui est essentiel. Ces sociétés ‘alternatives’ n’étaient pas de simples expériences comme le kibbutz : à leur apogée, les régimes communistes gardaient le tiers de l’humanité emprisonné à l’intérieur de frontières barbelées. Il ne s’agit pas ici de dire qu’il faut taire toute critique des sociétés commerciales actuelles en rappelant le fiasco communiste. Cependant, je pense qu’il est inadéquat de rejeter le cadre commercial des sociétés occidentales – ce qui est le message du Manifeste – en oubliant complètement les réalisations de ces sociétés de libertés politiques et économiques. Ce serait l’équivalent d’un soupir de repus.

D’un point de vue historique, seules les sociétés de libertés politiques et économiques ont réussi à augmenter le niveau de vie de la majorité de ces membres. Les items de luxe, autrefois accessibles seulement aux riches et puissants, sont maintenant à la portée de tous (ou presque), grâce au cadre commercial des sociétés occidentales. C’est un fait : les sociétés commerciales auront permis à un nombre croissant de ses membres de définir leurs propres préférences, c’est-à-dire de décider par eux-mêmes ce que sont leurs premiers mobiles. Ceux qui réalisent de gros profits dans le système de croissance économique sont parfois des innovateurs qui améliorent le niveau de vie des moins nantis. Je prends pour acquis que la mondialisation, malgré ses bouleversements de « destruction créative », améliorera le niveau de vie de ceux qui vivent à l’extérieur des frontières du monde occidental.

Il est vrai que la société du libre-marché ne sera jamais une société idéale. Les signataires du Manifeste des premiers mobiles ne sont pas les seuls à s’attrister de certaines caractéristiques de la société de consommation. Moi aussi, je trouve certaines de ces caractéristiques regrettables – et je me joindrais volontiers à leur revendication. Hélas, leur philosophie des premiers mobiles est de courte-vue. Si chaque groupe social refaisait le monde en fonction de ses propres premiers mobiles en rejetant, comme le font les signataires, le cadre qui permet à plus d’un groupe de jouir de ses premiers mobiles, cela reviendrait à couper la branche sur laquelle nous reposons. Il est impératif d’avoir non pas un seul, mais deux objectifs parallèles : favoriser nos premiers mobiles tout en préservant et défendant le cadre politique et économique qui permet aux autres de poursuivre les leurs. Source principale de notre prospérité, ce cadre en est également la garantie. Cela, à mon sens, devrait être notre premier mobile.

Voici donc le curieux esprit de clocher du Manifeste des premiers mobiles : apparemment, les signataires ne comprennent pas que leur déclaration des « premiers mobiles » veut dire « NOS premiers mobiles ».






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